EDITORIAL

Filigranes

par Jacques Rancourt

Pourquoi le filigrane ? Pourquoi poser la question aujourd'hui, et pourquoi dans une revue de traduction ? - Aujourd'hui d'abord parce que nous y sommes, et que d'apprendre à lire les filigranes dans des ¦uvres contemporaines nous renseigne sur la physionomie du présent, sensibilités et antinomies confondues. Même quand échappe le visage, qu'il s'efface comme le veut John Burnside pour laisser place aux ingrédients propres du poème, c'est encore une démarche actuelle qui s'exprime, qui énonce le maintien à distance du lyrisme et le rétablissement circonspect du sens.

Ce siècle n'est pas revenu de ses illusions pour en embrasser d'autres. Il a appris, souvent à ses dépens, la modestie nécessaire aux ambitions de longue haleine. Il ne meurt pas, mais il prépare demain avec plus de vigilance. Ainsi de la gravité, de la quête d'authenticité avec lesquelles les intervenants à la table ronde interrogent les rapports du créateur à l'¦uvre : rien n'est donné d'emblée, rien n'est acquis, il faut chaque fois aller chercher en soi, hors soi, la matière de l'¦uvre, trouver la formule ponctuelle qui lui permettra d'exister.

Ainsi le philosophe joyeusement désenchanté de François Hébert, la recette ravageuse de Lee Harwood :

- 1) Take a bath. / 2) Drink some chocolate. / 3) Go to bed. - et le Be yourself provocateur de Dennis O'Driscoll ; ainsi l'insistance de Maryline Desbiolles à miser sur la clarté de l'instant, ainsi ce désir fouillant l'être de Sylviane Dupuis, ainsi encore un William Meredith philosophant avec son estomac : autant de désespoirs tactiques ou de constructions attentives donnant à demain de nouvelles chances.

L'heure n'est pas à l'optimisme extérieur sans doute, on aurait tort de croire qu'elle fût au pessimisme. Elle serait plutôt au détachement, à la prudence, à l'apparition peut-être d'un désespoir libérateur...

- Pourquoi le filigrane dans une revue de traduction ? On aura pu le remarquer, la question contient sa réponse. Car comment ne pas voir, avec le rapprochement des traductions, ces empreintes croisées entre poètes et traducteurs, comment ne pas apercevoir la démultiplication de sens ainsi opérée ? François Boddaert n'est pas Mary di Michele, c'est clair, mais l'un comme l'autre arrive à s'emparer de l'univers de son vis-à-vis, à le translater dans sa langue collective et personnelle. C'est le secret permanent de la Traductière : nous n'agitons que des visages en filigrane...