Petr Král (Tchécoslovaquie / France)

Photo © Josef SNOBL

Poète, traducteur et essayiste tchèque, né à Prague en 1941, Petr Král vit à Paris depuis 1968. Auteur de plusieurs recueils de poèmes en tchèque et en français (depuis & Cie en 1979 jusqu'à Vie privée, chez Belin, en 1997), il a également publié des récits de promenades, et surtout des essais, traductions et anthologies (Le Surréalisme en Tchécoslovaquie, Gallimard, 1983, Jaroslav Seifert : Les danseuses passaient près d'ici, Actes Sud, 1987, ou encore la Poésie tchèque moderne, Belin, 1990). Il a obtenu en 1986 le prix Claude Sernet pour son recueil Pour une Europe bleue, paru chez Arcane 17 en 1985.

CHEZ ELLES

A peine ayant goûté à la saveur d'un morceau

s'essuie-t-on les lèvres avec contentement pose-t-on son verre

pour esquisser quelques pas de joie que déjà l'une des dames enlève le tapis

d'un geste impératif et qu'il faut danser

et danser Pour ceux qui faibliraient ah certainement

elles ont d'autres délices coupent de nouvelles tranches de rôti

sanglant préparent des cataplasmes de douce poisse N'aurait-il pourtant pas fallu

autre chose En plus du chaud entassement de corps autour

de l'âtre de pieds nus collés bruyamment au parquet

ne fût-ce qu'une lueur furtive de fenêtre d'en face Un bâillement du large et de la fraîcheur nocturne

pour le mangeur saillant hors du balcon entre deux plats

Mais rien à faire elles étreignent simplement

jusqu'à plus faim Encore en nous disant adieu

elles feignent de savoir De te connaître d'avance

sans rien reprocher D'avoir la certitude

carnivore d'être elles

(Quoi ? Quelque chose et autres poèmes,
© Obsidiane, 1995, p. 15)


PARTIR

S'éloigner ; déjà en route pour la gare,

résister aux avances des hôtels proches qui, soudain, promettent toute l'intimité perdue

dans les clignotements entendus de l'enseigne à l'angle de la rue, derrière la sombre ruche de l'arbre.

Encore pris dans le flux grisâtre de la ville, peu à peu

se tendre au bord du trottoir vers un temps d'ailleurs,

vers la vigilance sévère de l'étranger et de ses gestes sans nom.

Oublier le lit comme la table déserte, la nuit enfermée dans la penderie ; ne s'approcher plus, d'un pas imparable,

que de soi-même. Quitte à retrouver au retour, derrière la porte, les seuls restes

d'incendie, les lambeaux des livres et les pâles tessons salis

rendus au chaos du début. Quitte à recommencer à zéro, à renaître de nouveau là, patient,

de rien, de la seule touffe de sa colère. Et, ensuite, encore et encore.

(la Vie privée, Paris, © Belin, 1997, p. 83)