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Editorial
L'altérité en
question
La question de l'altérité
constitue un enjeu majeur dans le domaine de la
traduction, mais aussi quant au devenir de nos
sociétés. Elle peut tenir en quelques
interrogations: Qui sommes-nous ? Qui est ce nous ? Qui est l'autre et
où commence-t-il ? Jusqu'où
va-t-il dans sa différence ? Et
jusqu'où dans sa
démultiplication ?
Faute de réponse à ces questions,
faute surtout de réflexion suffisante autour
d'elles, nombre de guerres et d'affrontements ont
entaché et continuent d'entacher l'histoire
de l'humanité. La différence, entre
hier et aujourd'hui, est technique : nous disposons de moyens
suffisants pour nous détruire tous,
intégralement. Mais après le hoquet
de « l'affrontement des
civilisations »,
dont on peut espérer non pas qu'il soit
remisé au placard mais qu'il implose en
plein vol, notre nouveau siècle tend la
main, encore timidement, vers le dialogue avec
l'autre. C'est devenu un truisme de dire que
« l'on ne fait la
paix qu'avec ses ennemis ». Gardons-nous d'un
optimisme hâtif, mais observons la tendance
et tâchons de lui donner sa chance.
Nous sommes là, effectivement, en pleine
altérité. L'activité
traductrice, littéraire surtout, s'y
confronte quant à elle depuis toujours,
quels que soient le nom ou la figure que prenne la
traduction : interprétative chez les
Grecs, appropriatrice chez Cicéron1, universaliste chez Goethe
avec sa notion de Weltliteratur 2, annexioniste avec les
« belles
infidèles »
du classicisme français, métaphysique
chez Walter Benjamin3, éthique chez
Antoine Berman, sourcière ou encore
cibliste4 dans
nombre de débats contemporains,
traduction-calque chez André Chouraqui, ou
au contraire rythmique, dans un sens très
intégrateur du mouvement de l'autre texte,
chez Henri Meschonnic5.
Devant autant d'acceptions pour l'aborder dans
le domaine de la traduction, comme devant son
importance pour le devenir de notre monde, nous
avons décidé avec le présent
numéro de marquer une pause pour interroger
plus à fond l'altérité.
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Deux dossiers de création poétique
lui sont consacrés. Le premier, sous le
thème « L'autre et le même »
propose d'aller à la rencontre de l'autre
dans sa similitude et dans sa différence,
tous domaines confondus: matériel, amoureux,
relationnel et psychologique, existentiel et
culturel, historique et géographique, ou
encore éthique et spirituel. Le second
propose un voyage ouvert au coeur de la relation
toi/moi, dans le conflit comme dans
l'évaluation réciproque, dans
l'attirance comme dans l'incommunicabilité.
Cet ensemble permet d'appréhender
l'altérité de la façon la plus
large, dans toutes ses acceptions, et pas seulement
celles, déjà nombreuses, de la
traduction.
Deux dossiers de réflection composent le
second ensemble. Le premier s'interroge sur la
question de l'altérité et sur les
moyens de sa mise en oeuvre (ou non) dans la
traduction, avec, à la fin, un article
explorant la pensée d'Henri Meschonnic. Le
deuxième, utilisant le décalage
culturel et historique à travers la
traduction de deux poètes nés au
XVIe siècle, examine ce
qui, traduction faite et au-delà des
différences de lieu, d'époque ou de
moeurs, appartient en propre à la
poésie - et sans doute aussi,
paradoxalement, en propre à l'être
humainÉ
Des travaux d'artistes, à partir de
poèmes sur « L'autre et le
même »,
accompagnent ce numéro. Ils
témoignent à leur manière de
la diversité des approches de
l'altérité, pour les uns en symbiose
ou en résonance avec le poème choisi,
pour d'autres en tension ou en lutte avec ce
dernier, comme Jacob avec l'ange.
L'altérité autorise la dissemblance,
elle l'appelle même, pour que chacun ait sa
place sous un soleil commun.
Jacques
Rancourt
1. Cf. Henri Meschonnic,
Poétique du
traduire (Paris,
Verdier, 2003, p. 37-40).
2. Antoine Berman,
L'épreuve de
l'étranger
(Paris, Gallimard, 1995, coll.
« Tel », p. 87-110).
3. « La tâche du
traducteur » in Oeuvres I (Paris, Folio, coll.
« Essais », 2004,
p. 244-262)
4. Voir en particulier
Jean-René Ladmiral, Traduire : théorèmes pour
la traduction (Paris,
Payot, 1979, rééd. Gallimard, coll.
« Tel », 1994).
5. Voir plus loin dans ce
numéro l'article de Jean Delisle
« L'évaluation des traductions par
l'historien », p. 116 à 125.
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